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Pour rendre une réunion de copropriétaires « divertissante », le mieux est encore de la saboter. Quelques astuces.

Lorsque le point 3 a été soumis au vote de l’assemblée, j’ai jeté un œil à l’ordre du jour. « Mon Dieu », me suis-je dit. « Encore 47 points à traiter… Il y en a au moins pour deux heures, à parler provisions de charges courantes, compteurs d’eau divisionnaires, recherche de fuites et vitrification des parkings… Je crois que j’aimerais mieux dîner avec une photocopieuse. » J’ai levé les yeux. Tous mes voisins d’immeuble étaient là, aplatis dans une salle de réunion sombre et peu ventilée, dont la moquette semblait avoir été posée en 1976 (une ruse du syndic, sans doute, pour masquer l’ampleur de sa trésorerie). « Eh bien… Puisqu’il nous reste deux heures à tirer, autant faire en sorte qu’elles soient divertissantes. J’ai horreur de m’ennuyer. »

On pourrait en débattre. Mais la seule façon de rendre une réunion de copropriétaires « divertissante », à mon sens, est d’en saboter le déroulement. Voici comment procéder :

D’abord, prenez soin d’étudier les forces en présence. Étape la plus importante, mais pas forcément la plus complexe. Car si l’espèce humaine produit un éventail infini de génotypes, une réunion de copropriété comprend invariablement les éléments suivants :
– Une vieille emmerdeuse,
– un chauve à qui il faut tout expliquer deux fois,
– un roquet en chemisette,
– une juriste professionnelle obsédée par les mots « Dispositions » et « Loi SRU »,
– quelques trentenaires obsédés par l’heure qui tourne et les SMS de leurs baby-sitters,
– et bien sûr, un continuum de retraités plus guère obsédés par grand-chose mais pour qui cette réunion constitue LE temps fort de l’année, un moment social et intense dont ils se font une fête depuis des semaines.

Chacun de ces protagonistes porte en lui deux compulsions contradictoires : une aspiration au consensus, et un instinct de préservation de ses intérêts. L’idée centrale est d’ignorer parfaitement la première et d’exciter frénétiquement la seconde. Écoutez parler vos voisins et invitez-les, l’air empathique, à exprimer leur mécontentement sur chaque thème.

Gags à gogo : comment saboter une réunion de copropriétaires ?

Les retraités souffrent du bruit occasionné par les « gosses » ? Demandez-leur de décrire, en détails, la gêne éprouvée (les trentenaires ont horreur d’entendre dire le mot « gosse » pour désigner leurs bouts de choux). La juriste se plaint de la saleté des parties communes ? Jetez de l’huile sur ses pulsions procédurières. La vieille emmerdeuse a envie d’emmerder ? Tendez-lui toutes les perches dont elle rêve. Si vous aviez réussi à lui échapper jusque là et ignorez tout d’elle, le mieux est de la lancer sur les domaines isolation et plomberie.

Pour la vieille emmerdeuse, le mieux est de lui parler isolation et plomberie.

Par exemple, imaginez que vous souhaitez faire poser des double vitrages -ou des triple si vous êtes déjà au double : c’est à la vieille emmerdeuse qu’il faut s’adresser, de façon fort audible en plein cœur de la réunion, afin de savoir si les frais de travaux peuvent être répartis sur l’ensemble du bâtiment – puisque tout l’immeuble profitera de ce grand pas en avant vers la transition énergétique et l’économie de chauffage. La vieille emmerdeuse a certainement été victime d' « injustices » (n’hésitez pas à prononcer le mot, mais sur un ton interrogatif) et condamnée à payer seule de menus travaux dans le genre. Elle a sûrement envie de remettre le sujet sur le tapis. Faites lui ce plaisir. L’essentiel est de pousser chaque individu à s’arcbouter sur son quant-à-soi. Vous créerez ainsi le climat idéal propice à un petit feu d’artifice. Tout cela d’une voix douce et courtoise, bien entendu, qui vous vaudra d’être perçu comme le sage diplomate de la bande.

Ensuite, faites dérailler l’ordre du jour. Perturbez chaque vote à main levée : revenez sur ce qui a été acté, confrontez les avis, demandez des expertises et des documents supplémentaires. « Avons-nous vraiment réfléchi ? » « Sommes-nous certains de prendre la bonne décision ? » Vous êtes la voix de la sagesse. Et la voix de la sagesse qui instille le doute, subtilement, résolution après résolution, sèmera un trouble dans la confiance générale, qui ne tardera pas à faire dégénérer les débats.

Pour finir, laissez agir la nature humaine (notamment celle du roquet). Les bas instincts vont s’occuper du reste. Écoutez fleurir les sous-entendus, les goujateries et les attaques personnelles… Peut-être même les gifles. Profitez du spectacle en prenant un air angélique. Finalement, vous n’avez pas perdu votre soirée.

Fourbement vôtre.

Benjamin Fabre est écrivain et chroniqueur. Il est notamment l’auteur de Comment devenir un parfait fayot au bureau.

Tag(s) : #Syndic NATHAN, #Les perles des syndics, #Caricatures

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